• Mission pour l’enfer (Clomani)

    L'Afrique... on en parle beaucoup ces temps-ci. C'est pourquoi je repense à un témoignage qui avait été écrit il y a un certain nombre d'années déjà. Malheureusement (pour les Africains), je crains que ce texte n'ait pas pris une ride depuis vingt ans. Je le redonne ici, il a été écrit par une amie de France 2, maintenant et depuis peu à la retraite. Merci, et bon vent Clomani !


    Mission pour l’enfer

    Avant départ et voyage

    En général, la mission à l'étranger est demandée par le chef du service Politique Étrangère, après examen de la situation : s'il y a urgence, l'unanimité est vite atteinte malgré la hiérarchie pléthorique. A cette époque (années 90) les missions sont encore un peu chères : équipes formées d'un Grand Reporter (titre honorifique typiquement français), d'un journaliste-reporter d'image (dit JRI), d'un preneur de son… très souvent d'un monteur d'images, quelquefois d'un assistant technique ou plus rarement d'un assistant de production.

    Les équipes sont formées selon les desiderata des “plannings” concernés. Le “planning caméra” envoie le JRI de permanence, le “planning son” en fait autant. Sauf que souvent, le journaliste Politique Étrangère renâcle avec certaines personnes… Les palabres commencent alors pour que le Grand Reporter puisse partir avec les personnes de son choix. Dans les missions à risque, la complicité ou le respect aident à faire du meilleur travail, de toutes façons. La mission à l'étranger honore les gens désignés, en général… Ça leur permet aussi, quelquefois, de “gratter” un peu de monnaie sonnante et trébuchante grâce aux “frais de mission” et à la “régie”. Les frais de mission sont destinés à couvrir les frais de bouche et d'hôtel à l'étranger, la régie à régler les salaires des interprètes, les bakchichs éventuels, et les autres frais divers inhérents aux reportages qui seront faits.

    La demande de mission est lancée et doit revenir avec les signatures de la hiérarchie (pardi, on ne va pas claquer des sommes astronomiques sans l'aval de la direction). Le service “missions étranger” gère les billets d'avion et les avances de frais de mission, le journaliste demande de la documentation sur le pays où il va, va à l'ambassade s'occuper des visa (ou envoie quelqu'un de l'équipe s'il n'a pas le temps) après que la secrétaire ait fait la demande officielle sur papier à en-tête. De leur côté, le JRI et le “sondier” préparent tout le matériel technique dont ils vont avoir besoin pour les reportages.

    Certains départs en mission se font dans une harmonie tangible… on sent que les équipes ont déjà travaillé ensemble, que ceux qui la constituent se connaissent plutôt bien. Ils ont leurs habitudes etc. D'autres sont nettement plus houleux et là c'est le stress qu'on peut sentir.

    La mission pour l'enfer se passera à Mogadiscio, où une équipe doit aller relever les nombreux journalistes, JRI, sondiers, producers qui y étaient : une équipe depuis le début, les autres pour faire un magazine sur les conditions de travail des journalistes dans un conflit à l'étranger. Cela se passe aux environs du 10 décembre 94. La journaliste qui part a demandé à ce que j'aille renforcer la mission en tant que “producer” (peu de choses à voir avec le producer des équipes US qui a le rôle d'un manager de terrain, rédacteur en chef, mais plus avec le côté débroussailleur de terrain et facilitateur de démarches officielles, administratives etc.) Il y a un JRI, un sondier aguerri aux missions à risque, plein d'humour et de confession judaïque - comme on part pour un pays musulman, la Somalie il nous dira dans l'avion : “vous m'appellerez Ali au lieu d'Elie, hein, n'oubliez pas”. En plus : une monteuse et une assistante de production-producer. Le rendez-vous est donné, l'avance sur frais de mission touchée, les billets d'avion aller-retour : Paris - Beyrouth - Djibouti dans nos poches.

    Nous nous retrouvons à Roissy le matin… un peu fatigués après une nuit raccourcie par les préparatifs (il faut emporter draps etc car les équipes sur place ont loué une maison à Moga) mais de bonne humeur. Il pleut sur Beyrouth où l'avion fait une escale technique… puis en route pour Djib. Là, nous survolons l'Arabie Saoudite de nuit et nous pouvons voir une étoile de lumières dessinée sur le sol, à des milliers de mètres au-dessus de l'avion : c'est Djeddah. Arrivée à Djibouti où nous plongeons dans la touffeur extrême, un taxi nous emmène à un grand hôtel où il ne reste plus que deux chambres (nous sommes 5) car les observateurs internationaux venus scruter si les élections djiboutiennes étaient démocratiques monopolisent toutes les chambres décentes. Qu'à cela ne tienne : les deux garçons auront une chambre double, et nous une triple. Il est minuit, la journaliste ne supporte pas l'air conditionné et le coupe sans nous demander si nous, on ne serait pas mieux avec. Par téléphone avant de dormir, elle a appelé Paris, l'accrédité défense, pour lui demander qu'il intercède en notre faveur auprès de l'armée de l'air à Djibouti. En effet, nous allons avoir besoin de prendre un avion de l'armée pour aller jusqu'à Mogadiscio où, vu la guerre, aucune compagnie aérienne n'atterrit, où l'aéroport est devenu militaire etc.

    Nous dormons quelques heures et nous sommes réveillées par le bavardage de la journaliste avec le général X, de la base aérienne française de Djibouti, qui va nous permettre d'atteindre Mogadiscio en avion : départ en début d'après-midi. Cela nous laisse la matinée pour découvrir Djibouti et aller à la télévision djiboutienne prendre des contacts au cas où… Il fait très chaud, Djib est une ville sans ombre. Normal, sécheresse extrême = aucun arbre… des petits épineux à l'entrée et à la sortie de la ville. Les rues sont des rues typiquement africaines… avec les femmes en boubous et voile colorés.


    Approche de l'enfer…

    L'heure du départ arrive. Une jeep militaire vient nous chercher pour nous aider à aller à l'aéroport militaire. Le matériel et nous mêmes sommes conduits à l'aéroport où un énorme Transal est préparé pour des livraisons de matériel aux militaires français en poste à l'aéroport de Moga. Nous sommes sur la piste et nous assistons au chargement et à l'arrimage de 2 jeeps et d'énormes caisses de matériels divers dans le zinc.

    Il fait très chaud. Il doit être 14h et c'est infernal… Enfin nous montons à bord car le Transal est chargé. Quelques journalistes de la presse écrite français s'installent en même temps que nous sur les banquettes peu confortables rivées aux parois intérieures de l'avion. Ceintures de sécurité rudimentaires… La journaliste de la télé, elle, a droit aux honneurs de la cabine de pilotage. Nous, derrière, n'avons pas de hublots… on n'est pas en vacances, quoi ! On a autre chose à faire qu'à regarder le paysage… Les co-embarqués retournent à Mogadiscio et nous racontent leur court séjour à Moga il y a une quinzaine de jours… ils ont suivi l'opération distribution de riz organisée par Kouchner : cadeau des enfants français aux enfants somaliens. On rit beaucoup au récit de la caméra qui n'avait pas eu le plan de Kouchner portant un sac de riz… et du “bis repetita” kouchnerien (3 minutes, pas plus, juste pour le plan)… un peu moins lorsqu'on nous décrit l'atmosphère d'anarchie suprême qui règne dans la capitale somalienne. Après quatre heures de vol dans un avion frigorifié, nous atterrissons dans le four de Mogadiscio…

    Nous y sommes !

    On débarque les passagers civils en premier. Deux ou trois collègues de la Rédaction nous attendent dans deux voitures différentes, sur le tarmac. Il fait déjà nuit mais toujours chaud. Échanges d'informations pendant le parcours. Nous roulons dans une petite jeep inconfortable conduite par un très jeune Somalien dont j'apprendrai plus tard qu'il sera le chauffeur de notre équipe. Arrêt à la délégation française une des étapes obligatoires de la presse française… A peine descendus de la jeep, des dizaines de petites mains viennent vous tripoter le pantalon au niveau des poches… ce sont les mains des nuées d'enfants qui attendent les toubabs pour les taper ou leur faucher du fric. L'un de nos rédacteurs en chef s'est d'ailleurs fait piquer la régie énorme qu'il avait… et je lui apporte la régie de “remplacement”. Jamais eu autant d'argent sur moi car je suis “régisseur”… c'est un peu effrayant, surtout quand on constate qu'on nous voit comme des coffre-forts sur pattes. La délégation française est managée par un baroudeur, ex aventurier en Afrique, futur navigateur sur les mers asiatiques. Kouchner est rentré à Paris. Les locaux font office de boudoir ou de salon à toute la presse française en mission à Mogadiscio, c'est un lieu de péroraisons… Le whisky y coule à flot… la bouffe y est bonne. Les employées sont locales et le premier soir, on nous sert des tonnes de homards à la mayonnaise. Je n'ai jamais vu autant de homards de ma vie : “les Somaliens, musulmans, ne mangent pas les animaux à carapaces” me répond-on lorsque je dis : “mais pourquoi ne donne-t-on pas à manger à tous ces réfugiés qui crèvent de faim dans les camps en ville ?”. Fatigue, whisky, conversations de salon journalistiques m'épuisent… nous finissons par aller au bercail de la boîte. Une énorme bâtisse où nous arrivons au clair de lune. Des types sont allongés sur la terrasse, kalachnikov à leur côté, mâchonnant le célèbre qat… ils ont l'air complètement “partis”. A l'intérieur de la maison, une dizaine d'hommes, tous travaillant pour la télé, est en train de préparer leurs départs à des heures différentes, pour le lendemain. Le JRI de la première équipe est à MSF car il a une maladie visiblement tropicale qui ressemble à la dengue et qu'il est malade comme un chien. Il doit être rapatrié en France via un avion de l'armée de l'air française demain et on me charge de l'accompagner… ça me fera au terrain. Un autre membre des équipes a déjà été rapatrié à Paris car malade lui aussi. Un moteur pétarade bruyamment au loin, c'est celui du groupe électrogène qui alimente notre maison.

    Arrivée au “bercail” mogadechien

    Ils sont sur le point de se coucher lorsque nous débarquons et tous disparaissent dans leur chambre respective, au 1er étage… la monteuse hérite d'une belle chambre pour elle toute seule (les cassettes déjà tournées y sont installées). Les deux hommes de notre équipe vont partager la chambre avec leurs confrères… Nous, les deux filles restant, eh bien… on n'a qu'à se débrouiller. Aucun homme galant parmi les confrères : ils partent pourtant aux aurores le lendemain et pourraient nous céder leurs lits… Apparemment ça ne leur vient pas à l'esprit. Nous disposons quelques coussins par terre dans ce qui avait du être un salon : ce sera notre chambre, à la journaliste et à moi… Dans la nuit, on entend des tirs sporadiques de mitraillette. C'est ma première fois dans un pays où le conflit est dans la ville, où nous avons des “gardes du corps”… Pas le temps de se poser des questions, on est épuisées donc on dort, peu importent les conditions de confort qui laissent à désirer.


    Jour de repérages

    Lendemain matin, branle-bas de combat, les producers partants me briefent pour la gestion du quotidien et des diffusions des sujets. Pour cela, ils m'emmènent à la maison où s'est installée l'Union Européenne de Radiodiffusion à dix minutes en voiture de notre maison… dont j'apprends qu'elle est voisine de celle de la chaîne concurrente, le loueur du coumpound étant le même. Il faut se familiariser avec l'anglais primitif du garde du corps/interprète (qui en fait connaît 3 mots d'anglais : Ibiyou (EBU : initiales de l'UER en anglais), home, French delegation) . S'il a 20 ans, c'est déjà bien… Le chauffeur qui ne parle même pas un mot d'anglais, a le front bas et paraît la quarantaine. A l'UER, on peut trouver des salles de montage destinées aux télévisions diverses et variées. Sa cour ombragée ou son toit sont les endroits d'où se font la plupart des “plateaux télé en direct”… L'UER s'occupe des envois par faisceaux de tous les reportages ou des directs faits par les divers journalistes et chroniqueurs de télévision. Il y a des Suisses, des Anglais, des Italiens, des Polonais, des Américains (mais CNN a sa propre parabole dans la cour car CNN a les moyens) etc. Là aussi la presse permet, cette fois-ci à des femmes somaliennes, de gagner un peu d'argent. On y trouve quelques cuisinières, qui vous font la tambouille et vous la proposent en cas de faim. Ce sont des plats composés de riz mais on peut trouver du pain… le plus consistant est fait de rations militaires négociées ou d'aide humanitaire détournée.

    A l'intérieur de l'UER, chaque télévision a son propre bureau, avec banc de montage personnel ou loué par l'organisme européen. En cas de problème, l'usage est de se dépanner les uns les autres. Quand il manque, au montage, le plan d'un endroit de la ville, les agences comme Reuters ou A.P., ou les confrères qui ont tourné le plan nous dépannent… à charge de revanche. A Moga, notre salle de montage est au rez-de-chaussée, des fils ont été tirés à la va-vite et à la débrouille… le téléphone satellite dont l'antenne est sur le toit du petit hangar à côté, marche très mal. C'est l'ancêtre des téléphones portables : une valise plutôt imposante et lourde !!! En mission dans ce genre d'endroit, il faut vraiment être bricoleur. Il faut trifouiller et bricoler le matériel pour pouvoir arriver à ce qu'il fonctionne… le téléphone satellite est agonisant et communiquer avec Paris devient aléatoire. C'est pourtant indispensable quand il nous faut faire la coordination entre les éditions et les équipes sur place. Ce premier jour est consacré à un repérage des lieux et à la prise en main du matériel…La monteuse s'installe, la journaliste et son équipe vont flairer un peu la ville et essayer de tourner de quoi faire un sujet éventuellement pour le 13h, sûrement pour le 20h. On m'a chargée d'aller chercher le JRI malade et de le conduire côté français à l'aéroport militaire de Moga… Chauffeur à l'air buté et jeune garde du corps muni de sa Kalach (si maigre qu'une chiquenaude le ferait basculer) vêtus de T.shirts par dessus leur pagne traditionnel à gros carreaux, me conduisent d'abord à MSF où je récupère un pauvre gars complètement zombie, puis à l'aéroport. Pour entrer à l'aéroport, il faut montrer patte blanche : des Casques Bleus pakistanais, chargés de faire régner l'ordre autour des installation aéroportuaires ou ce qu'il en reste, font la police à l'entrée. En fait, il faut leur montrer nos badges (j'ai hérité de celui de mon prédécesseur à qui je ne ressemble pas du tout). Qu'à cela ne tienne, ils ne savent pas lire notre alphabet et ne regardent même pas la photo. Mais, capital il faut surtout leur remettre les armes… Une ONG Internationale comme l'ONU transformant ses casque bleus en hommes vestiaires d'armement ? Les armes sont interdites à l'aéroport où une noria de Tupolev et autres gros porteurs débarque l'aide alimentaire, du matériel militaire, des troupes et des journalistes du monde entier. Toute cette richesse doit être en effet très tentante pour les groupes armés qui sévissent un peu partout dans la ville.

    Mogadiscio au quotidien…

    L'armée française a installé son campement sur le tarmac de l'aéroport… l'ambassade de France étant dans une zone où il est dangereux de s'aventurer (puisqu'aux mains d'un clan de Somaliens), les militaires français seront nos interlocuteurs et les futurs tour operators des équipes de tournage. A ce moment là d'ailleurs, personne ne s'est offusqué de la situation “embedded” des journalistes français. De l'autre côté du tarmac, sont installés les troupes américaines… dont l'administration centrale est basée à l'ambassade des USA qui se trouve, elle, en pleine ville, tout comme les différentes ONG françaises, étrangères et internationales comme le CICR et l'ONU. L'aéroport est la seule zone sûre de Moga, parce que la plus tentante pour des bandits de grands chemins avides de pouvoir détourner l'aide humanitaire et les produits de leurs larcins.

    Le job de producer n'existant pas dans les télévisions françaises, il faut le définir au fur et à mesure que les jours avancent… les premiers jours servent à prendre contact avec la réalité du coin, à humer l'ambiance… et à gérer le quotidien. Je vais devoir administrer les Somaliens qui travaillent dans notre “compound” (cuisinier, femme de ménage et manager), les interprète et chauffeur et la voiture de loc. Administrer signifiant payer en dollars sonnants et trébuchants ce qu'on me demande régulièrement. Pour Moga, c'est “flux tendu” : l'état de guerre rend les produits alimentaires hors de prix… L'eau minérale arrive dans la ville via je ne sais quel trafic, d'Arabie Saoudite. Quant à l'essence, c'est denrée rare pour cause de guerre et de destructions d'infrastructures. Il faut payer les loyers de la voiture et de la maison toutes les semaines, l'essence du groupe électrogène et de la voiture, le personnel tous les jours. Devant le départ de la majorité des journalistes, pour cause de changement d'équipes dans les deux maisons du compound, le manager vient me réclamer le loyer. On s'était bien gardé de m'informer qu'on me laissait une ardoise, et le loyer a été multiplié par 10 ! Refus catégorique de ma part mais le grand chef de la maison, affolé par les départs, a peur d'être à court d'argent. Âpre discussion avec un Somalien qui ne me regarde jamais dans les yeux : je ne suis qu'une femme occidentale et je suis donc infréquentable pour le bon musulman qu'il est (il se promène partout avec son Holy Coran sous le bras). Sachant que la régie est limitée et voyant les dollars fondre comme neige au soleil, je lui dis que le deal était fixé et qu'il n'est pas question de changer régulièrement de tarif. Quelques heures plus tard, le caméraman viendra me dire, affolé, que le manager a racketté le journaliste de la maison voisine et télé concurrente en lui pointant un couteau sous la gorge, un vrai et qu'il faut donc s'exécuter et payer le montant inflationniste. Il m'informe aussi de l'humiliation suprême que j'ai infligée au manager en refusant de payer, et c'est lui qui doit aller lui porter l'argent du loyer multiplié par 10 !

    La pauvreté et l'anarchie sont telles dans Moga que tout le commerce a été organisé autour des équipes de télévisions de toute provenance… Il semble que les plus instruits ont su profiter de leur connaissance de la langue anglaise pour se mettre à la tête de petites équipes de gens du cru, de la famille ou du clan. CNN se promène en ville avec d'énormes 4×4 ou des “pick-up trucks blancs, des gardes du corps surarmés derrière, -mais c'est “tendance” à Moga- et nous faisons vraiment “parent pauvre” avec notre vieille guimbarde, notre garde du corps de 40 kgs tout mouillé et sa vieille Kalach. Rien à faire, y'a du boulot et on se débrouillera comme ça.

    En ville, c'est l'anarchie la plus totale. On croise des troupes américaines à pied, en pick-up, en voiture, en camion un peu partout, les Somaliens marchent, rarement accompagnés d'un petit troupeau de chèvres ou de moutons … des dromadaires errent de temps à autre dans ce qui devait être la rue principale de Moga… qui n'est qu'enchevêtrement de carcasses brûlées, de carrioles, de débris… Les endroits où sont les réfugiés se repèrent par les monticules devant la porte : c'est là où on enterre les morts. La famine commence à être enrayée mais des milliers de Somaliens traînent dans les rues de Moga, les équipes de télévisions en voiture, les voitures des humanitaires et les camions militaires, tout ce qui roule embouteillent dès 10h le matin les 4 rues principales de Moga. Pire que Paris un jour de grand départ. Pas de police, pas de feux rouge bien sûr, pas d'ordre et il arrive qu' un camion d'eau de l'armée américaine soit renversé au beau milieu de la chaussée compliquant encore plus ce trafic infernal. Quand on est coincé sur le coup de 14h dans cet imbroglio comme ça m'est arrivé, on est bon pour un “coup de chaleur”… il fait à peu près 45° dehors, et encore plus dans la voiture qui n'avance pas.

    Pendant que les équipes tournent…

    Le meilleur moyen de travailler est de se lever très tôt, en même temps que le soleil, et dès potron minet, d'aller voir les ONG internationales ou françaises, ou d'aller à la délégation française pour avoir des informations. Mais les informations de la délégation française commencent à dater. Il faut trouver une autre source d'information sur ce qui se passe dans la ville, ce qu'on pourrait se mettre sous la dent pour alimenter les deux principales éditions des J.T. : 13h et 20h en reportages. L'équipe présente à Moga va partir avec l'armée française dans les provinces inaccessibles… journaliste, JRI, preneur de son et monteuse partent, me laissant seule avec le personnel du compound et les punaises du matelas sur lequel je dors (qui me font d'énormes cloques aux chevilles, lesquelles je perce à la lueur de la bougie avec une seringue fournie avant mon départ de Paris) ! Les journées sont consacrées à la quête d'infos et à la diffusion des sujets déjà tournés et montés. J'ai l'ordre d'envoyer les deux sujets d'avance dans deux faisceaux différents afin que le “13h” (moins regardé que le 20h) n'aille pas piquer le sujet du 20h, mieux “achalandé”… Par souci d'économie - on devient vite radin quand les dollars vous filent si vite entre les doigts- j'enverrai les deux sujets par le même faisceau, le prix d'un faisceau est astronomique ! Mais toute cette comptabilité est faite après la mission entre Paris et Genève, siège de l'U.E.R. Bien sûr, ce que la journaliste redoutait se passe : le 13h diffusa le sujet du 20h… (ce que la journaliste ne saura jamais, elle est en brousse avec l'armée française).

    C'est par le téléphone satellite qu'on apprend ce genre de nouvelle, alors qu'on est en ligne avec le bureau de la politique étrangère à Paris… par la même occasion on entend quelques voix amies et ça réchauffe un peu le cœur. On se sent bien isolé dans ce gros merdier qu'est Mogadiscio, ville de concurrence télévisuelle, de trafics en tous genres et enfin d'aide humanitaire. La violence est tangible à cause de la présence militaire, des chefs de clan somaliens, des équipes américaines qui exhibent leur richesse au nez de tous et de l'anarchie qui y règne.

    Après une journée de prises de contacts, on peut organiser un peu mieux l'emploi du temps quotidien. Chez les humanitaires, souvent étrangers car ils sont là depuis très longtemps, on peut en savoir un peu plus sur qui sont les Somaliens, ce qui les motive, ce qui les guide. Le discours est humain. Chez les militaires, le discours est rationnel côté français, très pragmatique “communicateur” chez les Américains. Pour les ONG internationales, on a du mal à trouver des interlocuteurs : s'ils sont en haut de la hiérarchie, ils tiennent des conférences de presse où on n'apprend rien. En revanche, un employé de l'Unicef devient mon précieux informateur et le lien se tisse entre lui et moi. C'est un Kenyan qui s'appelle Adam. Il fait une petite revue de presse locale tous les matins, accompagnée d'un listing des “événements” du jour. Ces informations vont être d'un grand secours pour la nouvelle équipe envoyée par Paris, menée par un journaliste du service économique de la chaîne. Ah bon ?

    Il me faut aussi aller aux briefings de l'armée US : le Général Peck officie tous les après-midi, pour le “prime time matinal” étatsunien… Le Q.G. organisé derrière l'ambassade est au point : quelques bancs ont été improvisés pour la presse, un plateau surélevé pour Peck qui, une fois maquillé, fait son entrée en scène devant un rideau “camouflage militaire”. Les équipes étatsuniennes sont toujours devant, avec leurs gros bras… et nous devons nous faufiler pour y voir quelque chose. Les questions viennent plutôt de CNN et des autres mais les réponses de Peck, lorsqu'elles concernent les Somaliens, permettent de voir la méconnaissance du terrain par les gradés US… On peut ainsi deviner que l'aide humanitaire a dû être un prétexte pour venir s'installer dans la région. En revanche, leurs chargés de relations/presse sont d'une grande efficacité : vous leur posez une question inhabituelle, ils vous donnent rendez-vous une heure après et vous avez votre info, béton. Ils proposent même un “tour” sur un des porte-avions basés au large de Mogadiscio… en hélicoptère, avec vente de briquets tempête au nom du porte avion sur le bateau, etc… A force de parler avec les troufions américains, on apprend qu'une ration militaire française s'échange contre 6 rations militaires américaines. On apprend aussi qu'ils sont très bluffés par l'efficacité logistique des Français… en ce qui me concerne, j'apprécie la facilité des rapports avec eux. Pourquoi est-ce toujours très compliqué dès qu'on essaie d'avoir des informations côté français ou des ONG internationales ? Diplomates vs militaires ? Allez savoir…

    (à suivre)



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