• Il ne s'agit aucunement de nostalgie, mais de témoignage. Les jeunes générations auront besoin de comprendre, avec des exemples précis, comment leurs ancêtres travaillaient, à une époque où 70% de la main-d'œuvre, employeurs et employés confondus, était encore dans l'agriculture. Pour comparer, aujourd'hui on doit avoisiner les 3%. J'ai repris mes souvenirs qui datent d'environ 60 ans, ce qui n'est pas si loin. Les illustrations correspondent aux vrais modèles que j'ai connus.

    Moissons et Battages

    Quand j'étais encore minot, la récolte des céréales s'avançait, telle une cérémonie quasi religieuse, qui se déplaçait de ferme en ferme avec la "machine à battre", et tout ce qui tournait autour.

    Moissons

    Mais auparavant, chaque récoltant, aidé d'un voisin ou deux, des enfants qu'il pouvait avoir, devait accomplir les moissons. Il fallait guetter le bon moment. Alors, sortait d'un hangar poussiéreux la moissonneuse-lieuse, grand progrès devant la faucille, puis la faux avec son "panier" amovible où se couchaient les épis, puis la faucheuse adaptée avec souvent des moyens de fortune, mais tellement plus rapide et moins fatigante ! Cette moissonneuse-lieuse, tirée par un cheval (le plus souvent deux), et plus tard un tracteur, coupait les épis, dont les tiges se rangeaient bien sagement dans une glissière. Quand la pression des tiges (la paille) devenait trop forte, un petit levier de plus en plus poussé par la pression se déclenchait, commandait un grand bras courbe, où passait la ficelle. Quand le bras séparait les épis de la fournée suivante, une sorte de bec de canard pivotait, bouclait un nœud, et coupait la ficelle. Ce "bouquet" d'épis, qu'on appelait une "gerbe", était alors évacué à l'arrière, dans une sorte de panier métallique. Le surveillant de la machine, assis à l'arrière, attendait que plusieurs gerbes s'entassent dans le panier pour relever son pied, relié par une sorte de pédale de bicyclette munie d'une petite courroie genre cale-pied à un grand levier : les gerbes glissaient alors à terre. Pendant ce temps-là bien entendu, d'autres gerbes étaient en formation dans la machine. Celle-ci n'étant en aucune façon suspendue, le conducteur juché là-haut était secoué et bousculé.


    Devant cet engin, un autre travailleur conduisait les bœufs, les chevaux (la machine était lourde), ou plus tard le tracteur. A l'époque mon père n'avait toujours pas de tracteur, c'était celui de mon oncle qui officiait : à partir de l'âge de douze ans c'est à moi qu'échut l'honneur de conduire le véhicule, en suivant scrupuleusement les rangs de blé, d'orge d'automne (escourgeon) ou de printemps ("baillarge"), ou encore d'avoine.

    Pendant ce temps-là, les autres personnes de la ferme reprenaient les petits tas de gerbes, les regroupaient par treize : quatre en croix, les grains au centre, puis quatre, encore quatre, et une gerbe au sommet pour servir de "toit" en cas de pluie éventuelle. Le champ coupé, les conducteurs venaient aider à terminer cette protection.

    S'il pleuvait fort, il fallait défaire les tas, poser les gerbes côte à côte, attendre qu'elles sèchent, puis reconstituer tous les tas. Les années vraiment pluvieuses, il fallait recommencer plusieurs fois ainsi. Par grand vent bien entendu, faire le tour des champs pour vérifier les tas était de règle. Une chose amusante ? Ces sortes de tourbillons très localisés, comme des micro-tornades, qui se produisaient quand il faisait très chaud. On les appelait "des sorcières". Quand elles passaient dans un champ, sur leur chemin des gerbes montaient à dix mètres de hauteur, voire plus, et retombaient en vrac, la ficelle souvent cassée. Il fallait les reconstituer, reformer les tas.

    Quand le grain était suffisamment sec, avec une grande charrette équipée de hautes barrières de bois, les "ranches", les gerbes étaient transportées à la ferme : il fallait bâtir les"gerbiers" en prévision des battages. Ces tas, de plusieurs mètres de haut, pas loin de dix mètres, étaient bâtis en forme d'ellipse grossière, là encore avec les grains côté intérieur. Ces gerbiers mesuraient facilement douze, quinze mètres de long, sur quatre mètres de large.Ils montaient en s'élargissant un peu, puis s'amenuisaient au sommet pour terminer avec une seule ligne de gerbes, là aussi servant de toit. La tradition voulait que le dernier gerbier terminé, un bouquet de fleurs des champs le couronne. Pour ce faire, les fermiers utilisaient de grandes échelles de bois, non télescopiques. Il s'agissait de fûts d'arbres minces et bien droits, fendus, auxquels étaient assujettis des barreaux, les "rollons".

    Battages

    Le grand jour approchait. Les cuisinières s'affairaient dès la veille pour préparer des repas à plusieurs dizaines d'hommes affamés. Généralement assez tard le soir, après son travail à la ferme précédente, le "patron" de la batteuse arrivait, juché sur son tracteur antédiluvien, poussif, bruyant, à essence bien entendu, qui traînait "la machine" munie de roues. La mise en place se faisait là. A force de manœuvres, la batteuse était glissée entre deux gerbiers (il y avait normalement juste la place), et le tracteur était placé face à elle.

    Le lendemain matin, tous les voisins arrivaient, la fourche à trois doigts sur l'épaule. Ils se répartissaient selon les besoins, et les compétences de chacun.

    archives personnelles - photo prise par mon arrière-grand-père
    Les premiers grimpaient, avec les fameuses échelles, sur les gerbiers : au départ ils n'étaient que deux, puis au fur et à mesure que la place s'élargissait, ils en finissaient à être sept, huit, se passant les gerbes en direction de la machine.

    D'autres montaient sur la batteuse elle-même, l'un d'eux coupant les ficelles et étalant la gerbe sur un tapis roulant. Ils se relayaient bien entendu.

    D'autres encore se postaient à l'arrière de la "bête", d'où jaillissaient le long de glissières les bottes de paille débarrassée de son grain, bottes liées avec des ficelles plus grosses en général que celles des gerbes, puisque destinées à durer jusqu'à un an. Ce n'est pas la batteuse qui se chargeait de ce travail, couplée à elle par une autre courroie une botteleuse permettait de répartir l'effort. Ces hommes à l'arrière bâtissaient le "pailler". Dans les fermes "importantes" (pour l'époque), ce pailler était très imposant, puisqu'à lui seul, il occupait presque autant de volume que tous les gerbiers réunis.

    Les derniers attendaient, devant la machine, à côté de l'énorme courroie qui, depuis le tracteur, entraînait la poulie de la batteuse. Eux engageaient des sacs de jute, dont des dizaines attendaient leur tour, sous de petits guichets munis d'une trappe. C'est là que jaillissaient les grains, par catégories, y compris les "mauvaises herbes" qui nourrissaient poules ou cochons. Les céréales nobles, de loin les plus nombreuses, emplissaient leurs sacs très vite. Il fallait le coup d'œil, pour fermer au bon moment la trappe. Alors, avec une barre de bois solide, à deux les hommes chargeaient le sac sur l'épaule d'un autre, en direction du grenier, ou d'un endroit de stockage au sec pour le négociant qui passerait les chercher avec un camion. Il fallait être fort pour ce travail : pendant des heures il fallait coltiner ces sacs de quatre-vingts kilos, puis retourner chercher le suivant.

    L'enveloppe du grain, pour sa part, "la balle", était évacuée en ronflant, poussée par un énorme ventilateur interne via un gros tuyau de tôle vers un tas, c'était pratiquement le seul sous-produit inutile. En fait, traitée correctement elle aurait pu sans doute servir pour fabriquer de la pâte à papier d'emballage.

    Autour de tous ces hommes qui trimaient toute la journée, évoluaient les femmes et les enfants les plus grands, ils apportaient à boire à ces hommes vivant dans une énorme poussière. Que leur était-il proposé ? Du vin un peu coupé d'eau, ou aussi un mélange curieux d'eau, de café, de sucre, et d'eau-de-vie, le "filant quatre" (il en existait des variantes bien entendu).

    Le midi, et aussi le soir quand c'était fini tard, le travail s'arrêtait le temps du repas. Les bancs de bois s'alignaient pour caser tout le monde autour des tables, de bois brut également. Les tables, les mêmes piles d'assiettes, les mêmes couverts passaient d'une ferme à l'autre, car c'est souvent une cinquantaine de personnes (sans les cuisinières et les enfants) qu'il fallait sustenter sans compter. Il s'agissait de nourriture solide, car malgré la chaleur tout le monde avait très faim. Les cuisinières se mettaient à table après les hommes, pendant qu'ils retournaient à leurs postes. Même les enfants pour qui c'était l'occasion de jouer ensemble, étaient fort heureux de faire alors une pause autour des tables dans leurs galopades et leurs cris.

    Arrivait le soir. Dans le soleil déclinant, les hommes des gerbiers, au lieu de laisser glisser les gerbes vers le bas, devaient désormais les hisser vers les hommes de la plate-forme. Les hommes aux sacs avançaient moins vite. Ceux du pailler bâtissaient en escalier les derniers rangs de bottes. Tous étaient noirs de poussière et de sueur.

    Non, le tracteur qui actionnait la batteuse n'était pas jeune !
    Et puis l'entrepreneur de la batteuse débrayait la poulie, pendant que partaient les derniers sacs. Il avançait légèrement le tracteur, après avoir enlevé toutes les cales qui le maintenaient immobile. Cela lui permettait de dégager la courroie, et de la replier grossièrement pour la mettre à plusieurs dans une remorque, car elle était fort lourde. Il n'avait plus qu'à faire changer de direction le tracteur, afin de le reculer vers la batteuse, et d'enclencher le crochet de transport. L'ébranlement soudain de cette machine, avec ses deux roues avant orientables, était toujours impressionnant. Elle manœuvrait là où s'étaient bâtis les gerbiers, sur cette aire où ne subsistaient que quelques tiges cassées, le tas inutile de "balle" qui finissait généralement sur le fumier, et l'imposant pailler qui servirait de litière aux animaux de la ferme. C'était fini pour un an dans cette ferme-là.

    Le lendemain matin, décrassés, après une nuit bien gagnée, les hommes devaient reprendre ces tâches, terribles dans la chaleur de l'été. Nos proches ancêtres étaient bien solides ! car le rôle des femmes n'était pas moins harassant. N'oublions pas que, pendant ce temps-là, il fallait aussi s'occuper du bétail, de la traite (à la main), et du reste : chaque ferme pratiquait la polyculture, et le soin aux animaux ne souffrait aucune journée "de congé".

    Dans mon village, ces travaux collectifs ont duré jusque vers la fin des années soixante. Puis arrivèrent les moissonneuses-batteuses. Aujourd'hui, entre le moment où la tige de la céréale est coupée, et celui où le grain arrive chez le négociant, il ne s'écoule que quelques heures au maximum. Tout en roulant, la machine déverse par une vis sans fin le grain dans une remorque à hauts bords métalliques qui avance à la même vitesse. Dès que cette remorque est pleine, un autre tracteur approche avec une autre remorque, et ainsi de suite. Les véhicules font directement une noria chez l'industriel ou à la coopérative, jusque au-dessus d'une sorte de grille dans le sol ; en manœuvrant un levier le fond de la remorque s'ouvre, et le grain qui glisse en-dessous est monté là encore par une vis sans fin vers le silo. Autrefois, c'est un mois qu'il fallait, de la moissonneuse-lieuse au stockage industriel, mais le grain avait mieux le temps de mûrir, s'il ne subissait pas entre-temps les intempéries.


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  • st_barthelemy

    Le 11 novembre sera une fois de plus le jour de repenser aux morts et disparus d'il y a bientôt un siècle. Actuellement, beaucoup d'entre nous encore ont connu des témoins directs de ce qui s'est passé là, avec une violence inouïe dont la terre est a jamais marquée comme du côté de Verdun.

    Quand ceux qui ont connu les rescapés de cette guerre de 1914-1918 si meurtrière auront disparu, soit dans quarante ou cinquante ans, que deviendra le souvenir de cette boucherie ? Dans notre pays, c’est également le souvenir des guerres d’Indochine et d’Algérie qui sera marginalisé, ainsi bien sûr que la mémoire de l’occupation. Ce seront des cerveaux vierges qui resteront, ouverts à toutes les propagandes faute de repères. Si l’Histoire n’est pas correctement enseignée aux nouvelles générations, toutes les manipulations deviendront possibles.

    Or cette matière essentielle est désormais considérée comme un luxe superflu par les ignares au pouvoir, puisque, comme la philosophie, elle entraîne à réfléchir. Le relèvement de la TVA sur la culture n’est pas un fait anodin : devenue trop dispendieuse pour des citoyens de plus en plus appauvris, elle sombrera dans un néant d’où il sera très difficile d’émerger à nouveau.

    C’est pourquoi plus que jamais, un jour du souvenir des conflits, de tous les conflits, devra être au contraire renforcé. Le 11 novembre est une bonne date : peu de temps après la commémoration des morts en général le 2 novembre, ce point d’orgue nous rappellera que c’est par dizaines, voire centaines de millions que la folie de quelques hommes ivres de pouvoir et de culte de l’argent aura conduit au trépas nos frères humains. Il faudra que cette commémoration tienne compte de toutes les guerres, les plus fratricides comme les guerres de religions, aussi bien que les plus lointaines comme l’invasion de l’Amérique par l’homme blanc.

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  • mercredi 2 novembre 2011



    C'est de loin qu'on les entendait. Les lavandières étaient alignées, le long des bords en pente du lavoir, et paf ! paf paf ! elles battaient le linge avec leurs battoirs de bois, grosses spatules épaisses, blanchies et polies par le travail. Elles se faisaient face, car deux lignes de ces blocs de granit noir bordaient le bassin d'eau claire et courante. Une source alimentait ce bassin, source qui alimentait un ruisseau en amont et en aval de ce lavoir sûrement ancien. Abondante, une partie de son cours régulée par une sorte de petit barrage longeait à l'extérieur le lavoir, se déversant dans un lit serpentant. Juste à la hauteur de l'entrée du lavoir, une rangée de pierres délimitait une profondeur un peu plus importante. Juste au-dessus une sorte de barrière métallique empêchait les animaux de remonter le ruisseau, et régulièrement bovins et caprins venaient là boire avant de rentrer à la ferme. Il était même amusant de rencontrer ces troupeaux faisant la queue vers sept heures du soir, maintenus par leurs bergers en attendant que le troupeau précédent ait terminé. Chacun de ces groupes d'animaux ne comportait guère que de trois ou quatre unités, jusqu'à une douzaine pour les "grosses fermes".

    Et pendant ce temps (enfin, c'était en général plus tôt dans la journée) ces dames maniaient avec détermination leurs battoirs, retournant et retournant le linge qu'il fallait rincer dans l'eau froide. Un passage dans l'eau, elles tordaient un peu, paf ! paf ! un retour à l'eau, elles battaient à nouveau, puis passaient à la pièce suivante. Malgré la roideur des tissus, parfois filés et tissés sur place, les chemises, jupons, et autre pièces de lingerie n'arrivaient pas au poids des draps, épais et cartonneux souvent. C'est pourquoi elles n'avaient pas vraiment des silhouettes de mode : au contraire, leurs bras robustes se comparaient avantageusement avec ceux des hommes, malgré le côté essentiellement manuel des travaux des champs.

    Bien entendu, ces assemblées, qui duraient des heures, étaient l'occasion de discussions animées, puisque c'était le seul moment où elles avaient le temps d'échanger ragots et nouvelles locales. Il fallait les voir bla bla, paf paf, bla bla, les paroles rythmées par les mouvements des bras ! C'était ainsi que se constituait la gazette, seulement orale bien entendu.

    Ce passage au lavoir n'était que presque la fin d'un long processus. Dans un coin de pièce de la ferme, une énorme "pouëloune" de fonte était chauffée par un feu de bois dans une sorte de gros réchaud adapté, de fonte également. L'eau y bouillait, additionnée de lessive plus ou moins artisanale, et de "boules de bleu" qui gardaient la blancheur au linge, alors que naturellement il avait tendance à jaunir. Quand l'ensemble avait bouilli deux ou trois heures, c'est là que les ménagères essoraient sommairement literie et vêtements, et les entassaient dans une brouette, avec leur genouillère, cette sorte de caisse où elles posaient leurs genoux le long de la pierre à laver. Elle y mettaient en général un coussin, pour que l'épreuve soit moins rude.

    Au retour de l'expédition, une fois par semaine, ou par mois, selon les besoins, le linge était essoré le mieux possible - à la main bien entendu - et étendu sur de longues cordes étendues dans les jardins, ou sous des hangars quand ils étaient vidés de leur paille. Il y restait souvent plusieurs jours, s'il ne pleuvait pas. Sinon, il fallait le rentrer précipitamment s'il était dehors, puis l'étendre à nouveau dès que l'averse avait cessé. En hiver, ces travaux étaient pénibles, avec le froid, bien que l'eau de source fût souvent plus "chaude" que l'air, le bassin "fumait" par les petits matins gris quand les écoliers le longeaient.

    Dans mon village, pourtant bien petit, quatre lavoirs se partageaient la faconde des lavandières, chacun alimenté par une source différente. L'employé municipal, périodiquement, en nettoyait fond et bords afin que l'eau reste propre. Les sources existent encore aujourd'hui, mais les nappes phréatiques sont désormais beaucoup plus profondes en raison de l'eau courante pour tous, alimentée par un château d'eau couvrant douze communes. C'est pourquoi, désormais, les lavoirs ne sont plus abreuvés que par des filets d'eau, et le fond des bassins s'est un peu embourbé avec le temps. Qui, aujourd'hui, oserait encore s'en servir comme les "dames du temps jadis" ? Ce n'est pourtant pas si ancien, puisque pendant des années j'ai vu et entendu ces gestes sans doute millénaires.

    "Mais où sont les neiges d'antan ?"

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  • lundi 16 mai 2011



    Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, imaginez ce qu'était un lycée "libre", comme y disaient, il y a une bonne quarantaine d'années.

    D'abord, vos parents et vous-mêmes, jeune ado en pleine croissance, vous présentiez devant le Rrrévérend Père Supérieur, chanoine de l'église du cru, apologiste renommé, et tutti quanti. Nous passerons sur sa difficulté à ne point postillonner abondamment, tare physique qui peut arriver à tout le monde. Sa retraite abondamment pourvue de livres pieux, d'images qui ne l'étaient pas moins, rappelait plus celle d'un vieux philosophe chenu que du fringant manager d'une Sup de Co de luxe. Sa soutane fatiguée soulignait l'ascèse certainement réelle à laquelle il se soumettait.

    Le cher homme nous avait alors convié à une visite des lieux, essentiellement l'internat pour les Secondes, le petit parc, le labo assez vétuste pour les sciences physiques, le réfectoire des "grands" car l'institution avait aussi une partie Collège. On peinait pour lui de le voir s'essouffler en raison d'une corpulence manifestement due à une maladie. La salle de classe, unique (ce sont les professeurs qui se déplaçaient, non les élèves) n'était pas accessible.

    C'est ainsi que je me suis retrouvé dans un nouvel environnement d'internat, plus discret qu'auparavant puisque j'avais connu les longs dortoirs anonymes du collège auparavant, dans une autre ville. Là, au moins, chacun avait son box spartiate, mais intime.

    C'est ainsi que j'ai connu les joies de la vie de lycéen. La seconde année, les box étaient aménagés "au Carmel", un ancien carmel de religieuses où le couloir des classes s'intégrait dans le promenoir des nonnes. Celui-ci avait été isolé du jardinet central par des vitres, précaution précieuse en hiver. Cela n'empêchait pas de devoir parfois subir les offices et les complies du dimanche soir à la chapelle, comme il se doit dans un pareil environnement. Seule différence avec le collège : les fins de semaines se passaient désormais à la maison en général.

    Nos enseignants, qui donc se déplaçaient entre les classes exception faite des sciences physiques ou naturelles, étaient généralement des "pères", prêtres non curés, avec la longue soutane qui les couvrait entièrement. Ils étaient en short en-dessous, comme avait lâché l'un d'eux arf arf... Très sympathiques, du moins ceux qui étaient intelligents, ils avaient très souvent des conversations avec les élèves pendant les récrés, et ils n'hésitaient pas à convier des groupes à venir les voir chez eux, dans les chambres où ils avaient leur quartier de vie. C'était plein de bouquins, souvent spécialisés. Le prof d'anglais, qui utilisait son salaire à passer tous les ans un mois chez les British (ouf la nourriture), avait non seulement un accent parfait, mais aussi un vrai attirail de peintre (il était aussi prof de dessin), et des flûtes traversières magnifiques dont il jouait comme un pro.

    Quant au prof de sciences physiques, sa tanière était emplie de musique. Il possédait, chose rarissime à l'époque, une chaîne stéréo de bonne facture et une belle collection de disques de tous genres, que nous pouvions écouter sans problème quand il était là. Bel homme, il faisait un malheur sur les plages de la région. Je n'ai pas été surpris, plus tard, d'apprendre qu'il avait défroqué pour vivre une vie "normale" avec femme et enfants.

    Il y avait aussi "la" prof de sciences nat, une vieille dame sans doute ancienne étudiante en médecine (elle avait épousé un généraliste) qui était un sujet d'étude à elle toute seule. Ses commentaires étaient émaillés de mots tout faits, du genre "entièrement", "à ce moment-là", dont les plus facétieux notaient la fréquence pendant les cours. Sa compétence était sans faille. Bénéficiaire (sic) d'une section sans doute oubliée, M prime, j'avais comme d'autres les sciences nat (on doit dire aujourd'hui sciences de la vie et de la terre) renforcées, avec beaucoup d'heures par semaine, souvent deux heures consécutives, à la place d'une seconde langue. Bizarre, non ?

    Enfin, il y avait le prof de maths. Science ingrate pour moi, dont cet homme estimable avait décrété que je ne serais jamais matheux un jour où dans un exercice, je n'avais pas décelé que le truc pour résoudre celui-ci était le théorème de Pythagore. Cela n'avait pas empêché cet homme estimable de me proposer une soirée astronomie pour moi tout seul : il avait apporté une lunette astronomique (il savait que la chose m'intéressait beaucoup), et jusqu'à plus de 10 heures du soir nous avons ensemble traqué étoiles et planètes. Grâce à lui j'ai pu voir les satellites de Jupiter, du moins les plus gros. Remarquable, non ?

    Pour mes condisciples, rien de remarquable. A partir de la Première j'ai pu me lancer dans les joies et les affres du Bridge, le jeu de cartes, pendant que d'autres s'éclataient avec des ballons de caoutchouc souple sur les cours de récréation. Chacun son truc. Un type de Terminale s'escrimait, récré après récré, à sculpter un visage sur un angle de mur de la limite de ce terrain de récré. L'année suivante, un autre tentait à tout prix à se prendre pour la vedette sur le terrain de sports. Plus tard, leader politique, il dut s'éclipser modestement (un comble pour lui) en raison de graves accusations sexuelles entre ses fils.

    J'ai connu ainsi plein de gens, des plus normaux, à des pointures qui osent se lancer dans l'arène nationale. Ainsi, un ami, qui depuis a été maire d'une ville importante, sénateur, mais aussi dont la mère, le jour de l'oral (obligatoire alors) du Bac que nous avons passé ensemble, m'a offert un café en attendant de passer l'épreuve dans la préfecture de région, reste précieux dans ma mémoire. Dans le petit journal (très) périodique des élèves, il avait osé apprécier positivement un texte que j'y avais proposé.


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  • lundi 11 avril 2011



    Ah petits malins ! J'en vois ouvrir des yeux ronds : mais qu'est-ce donc qu'une coussotte ? Je parie que lapecnaude sait, mais des difficultés de santé la privent momentanément de clavier.

    Comment réglait-on l'absence d'eau courante, autrefois ? Cela obligeait à utiliser plusieurs ustensiles dont certains ne seraient guère nécessaires aujourd'hui. Il fallait un puits, avec de l'eau potable dedans. En raison des captages urbains, qui aspirent les nappes phréatiques, ces puits aujourd'hui sont quasi secs, et souvent infestés de nitrates. Il fallait un seau. On en trouve encore. Il fallait un manche, pour y accrocher ce seau avec une sûreté anti-décrochage. Les paysans savaient en fabriquer eux-mêmes, à partir d'une petite branche bien droite. On plongeait le seau dans le puits, pour ramener cette eau, bien fraîche même en été, dans la cuisine familiale.

    Là, comment faire, pour tout simplement se laver les mains, ou boire à la régalade, ou... ? Intervenait cet instrument que, dans le Poitou récemment encore (une bonne quarantaine d'années), l'on nommait la coussotte. Il s'agissait d'une sorte de petite casserole métallique (on en a même faites en plastique) à laquelle était fixé un manche rond, long, effilé et creux. A la soudure entre les deux, la casserole était percée.

    Cette coussotte , il suffisait de la plonger dans l'eau pour la remplir, et de la poser sur les deux bords opposés du seau, lui-même installé dans l'évier familial. S'échappait un mince filet d'eau, comme d'un robinet. Il suffisait de replonger la chose dans l'eau, pour la remplir à nouveau. Combien de fermiers autrefois, pressés par le labeur, se contentaient le plus souvent de ce robinet primitif pour leurs ablutions quotidiennes, et ne se lavaient sérieusement que le dimanche le plus souvent !

    La coussotte, c'était plus qu'un petit ustensile, c'était un élément de civilisation.

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